Albertine Ahmadi et ses « Carnets d’Iran»

Albertine Ahmadi a publié, en 2010, un ouvrage qui permet de mieux comprendre ce qui se passe réellement en Iran. Avec franchise, courage et une bonne dose d’humour — souvent noir — elle permet au lecteur de mieux appréhender la réalité quotidienne des Iraniens, bien loin de ce que rapportent les médias. Un acte de résistance et un éclairage bien utile dans le contexte actuel.

Qui est Albertine Ahmadi ? Quel est votre parcours ?
Je suis qu’une citoyenne lambda, née de père iranien et de mère européenne. Après le lycée dans une province iranienne, j’ai pris racine en Europe. J’ai aussi eu une vie professionnelle en Iran.

La couverture de « Carnets d'Iran », d’Albertine Ahmadi.

La couverture de « Carnets d’Iran », d’Albertine Ahmadi.

Pour quelle raison avez-vous décidé d’écrire « Carnets d’Iran » ?
Après la Révolution islamique de 1979, j’ai petit à petit pris conscience de la différence de mentalité entre un individu qui a grandi et s’est formé dans une société où sa liberté de pensée et son intégrité sont respectées, — et l’individu qui subit la pression d’une dictature depuis le berceau. Le seul système politique et social en Iran a été, et est le despotisme. La théocratie de la République islamique est encore plus sévère que l’autoritarisme de la monarchie, car elle s’immisce dans chaque acte de la vie privée au nom de l’Islam. La peur affecte profondément le comportement et la mentalité des gens. Elle tétanise la pensée, déforme les réalités, jusqu’au point où le manque de confiance, le mensonge et la lâcheté sont partie intégrante de la culture. On est éduqué à se plier à la force et servir un despote. Tout dialogue serein est signe de faiblesse. Une dictature aussi inquisitrice qu’est celle de l’Iran au XXIe siècle n’est pas le fruit d’un quelconque piège de l’histoire. J’ai voulu partager mes observations avec tous ceux qui s’intéressent à l’Iran, mais surtout avec les Iraniens qui aiment leur pays. Nous n’avons pas de vision pour son avenir. Si nous voulons que notre pays soit respecté, que nous soyons respectés, il va falloir construire un nouvel Iran sur des bases saines.

Vous a-t-il été difficile de trouver un éditeur ?
Il est toujours difficile de trouver un éditeur pour un premier ouvrage. Surtout si le texte met à mal des idées reçues et n’est pas politiquement correct. Pour compliquer davantage les choses, mes recherches pour trouver un éditeur ont coïncidé avec un énième épisode de confrontation entre les médias européens et les islamistes; ces derniers accusant les premiers de blasphème, d’insulte contre l’Islam et d’islamophobie. Ce qui m’a valu des refus. On m’a aussi proposé de formater l’ouvrage dans un but commercial : raccourcir et contenir mes propos, et y ajouter des épisodes « croustillants » [sic] tels qu’une fuite clandestine de l’Iran. Ce n’était pas mon but. Il est rare de trouver un éditeur courageux pour qui la liberté d’expression de l’auteur reste primordiale.

Dans ce livre, vous portez un regard lucide sur la société et la politique iraniennes. Votre double appartenance culturelle est-elle un atout ?
Une double appartenance culturelle est plus qu’un atout, c’est un privilège. Un privilège parfois lourd à assumer, mais qui permet aux mixtes, hybrides, métissés, mâtinés, mélangés, etc. de connaître les bons côtés des deux mondes. Elle forge un sens de l’observation et un sens critique aiguisés des deux sociétés dont ils sont le fruit. On peut faire le choix d’intérioriser et de garder ce privilège pour soi, ou vouloir le partager. On peut évidemment se tromper, mais en fin de compte, en partageant les façons de voir, en cherchant les points communs, on arrive à faire bouger les choses. Les débats, les négociations nous mènent à réaliser que d’autres perspectives, différentes de celles que l’on connaît déjà, sont envisageables. Un exemple : la façon de s’exprimer des opposants à la République islamique est similaire à celle de ses partisans, même si le vocabulaire est autre. Les deux ont un ton péremptoire et altier qui coupe court à la discussion. En plus, autant les ayatollahs que ses détracteurs arrangent les faits pour qu’ils servent leurs propos. Sans une double appartenance culturelle, ce point m’aurait certainement échappé. Par ailleurs, le souci permanent de la démocratie peut rendre myope, procédurier et tatillon au point de tourner en rond. Dès la petite enfance, j’ai dû m’entraîner a une vie de double appartenance. Mes grands-parents européens nous rendaient souvent visite lorsque je vivais avec ma famille en Iran. Durant leur séjour, d’une part mes grands-parents européens voulaient absolument suivre les habitudes locales, pour « ne pas déranger » et d’autre part mes grands-parents iraniens voulaient faire leur possible pour « qu’ils ne soient pas trop dépaysés ». J’ai appris à expliquer à mes grands-parents l’Iran, et à me faire une certaine idée de la vie européenne au travers de leurs questions. Ils n’étaient pas des clients faciles à se contenter de réponses toutes faites !

Vous dressez un portrait sans concession de l’Occident, et encore plus de l’Iran et des Iraniens que vous jugez sévèrement. Vous n’utilisez pas la langue de bois : vous appelez « un chat, un chat » et « un shah, un shah » si l’on peut dire. Cela a dû déplaire à certains.
Quand on parle de politique, on ne peut pas contenter tout le monde, surtout si l’objet de la discussion est une dictature théocratique et nécrophile. Laissons de côté les professionnels du ministère de l’information de la République islamique qui écument l’Internet pour envoyer leurs commentaires mesquins à leurs détracteurs. La pauvreté de leur langage et leur manque d’imagination dans leur choix des insultes sont lamentables.
Le livre a aussi déplu à la diaspora iranienne nostalgique qui se délecte à parler de la « culture millénaire iranienne ». Elle aime à parler d’histoire, de mysticisme, et s’obstine à dépeindre un pays déconnecté des réalités sociopolitiques. Sans cesse, la diaspora se plaint de ne pas être comprise par les Occidentaux et les médias. Les médias — notion générale et imprécise — sont une cible facile. Mais avant de taper sur les journalistes, il faudrait se poser quelques questions. Comment peut-on faire l’éloge d’un système culturel qui, depuis l’impression du premier livre/journal, pratique la censure et l’autocensure ? Comment peut-on justifier la persécution des journalistes iraniens ? Depuis trente-cinq ans, la musique, la danse et bien d’autres formes d’expression artistique sont interdites en Iran.
Que reste-t-il de la culture ?
La pratique de la lapidation n’est pas le fruit de l’imagination des journalistes occidentaux et ceux qui ont jeté les pierres étaient des Iraniens.
La répression de juin 2009 était bien réelle.
Pour que l’image de l’Iran soit positive et qu’elle inspire la joie de vivre, il faut que les nouvelles soient favorables.

Carnets d’Iran est truffé de références et de citations, toujours utilisées à bon escient. Molière et Khayyâm reviennent régulièrement. Pourquoi ce choix ?
Il y a une troisième citation récurrente : « Pitié pour une nation qui… » de Khalil Gibran qui sert de fil conducteur. En peu de mots, Gibran énumère les points faibles d’une nation qui se complaît dans la tyrannie. J’ai encore cité O. Wilde et E. M. Forster. Deux écrivains sensibles et cultivés pour qui l’homosexualité est en toile de fond. L’Iran de la République islamique exécute les homosexuels.
Molière et Khayyâm ont eu le génie de dénoncer avec leur art respectif, théâtre et quatrains, l’hypocrisie, la lâcheté et la cupidité des religieux. Les deux hommes avaient le sens de l’observation et l’audace d’exprimer leur pensée. De nos jours, l’intégrale de Tartuffe et la pléthore d’analyses et d’interprétations de la pièce sont à la portée de tous les Français. Par contre, l’héritage des pensées de Khayyâm est malmené en Iran : pendant la révolution culturelle islamiste des années 80, il était un renégat et interdit de lecture et de publication. Après la mort de Khomeiny, la publication de quelques quatrains fut autorisée, en gommant les mots plaisir, ivresse, vin, etc.. Aujourd’hui quelques quatrains sont reproduits dans des éditions séduisantes ornées de miniatures pour la vente au grand public, sans valeur littéraire. Retrouver les quatrains critiques de Khayyâm est une tâche ardue pour les Iraniens.

Quelle a été la réaction du public à la sortie du livre ?
Il a fallu quelques mois pour avoir les premières réactions. Il est vrai que « Carnets d’Iran » ne se lit pas comme un thriller. Ceux de la diaspora iranienne qui en avait entendu parler n’ont pas voulu en savoir davantage. Petit à petit, j’ai eu des lettres écrites par ceux et celles mariés à des Iraniens. La notion récurrente était : « Vous avez relevé des points que je n’ai jamais osé aborder avec ma femme/mon mari. » L’un de mes interlocuteurs a eu une remarque qui m’a donné à réfléchir : les conjoints occidentaux s’informent et lisent davantage sur l’Iran que leur femme ou mari iranien.

Avez-vous eu des problèmes par rapport à ce que vous avez écrit ?
Les Anglais ont un très joli proverbe : « Je traverserai le pont quand j’y serai ». Ou en français : « Chaque chose en son temps. » Le passé est le passé. Aussi, j’espère pouvoir contenir les difficultés à l’avenir.

Comment voyez-vous l’avenir de l’Iran ? L’élection du nouveau président « modéré » apportera-t-elle un changement ?
L’élection de Hassan Rouhani était minutieusement mise en scène par la République islamique et les grands moyens ont été déployés pour lui donner une apparence « démocratique ». On ne cueille pas de pomme sur une plante carnivore : en peu de temps la déception sera au rendez-vous, les signes en sont déjà perceptibles. Rien ne changera tant que l’essentiel de l’appareil de l’État et les dossiers sensibles seront dans une seule main, celle du Valiy-e faghih, le guide suprême, Ali Khamenei. Un mollah reste un mollah, et son dogmatisme ne changera pas. Par ailleurs, malgré les slogans, la pratique scrupuleuse des règles de l’Islam et la liberté que permet la démocratie sont assurément incompatibles.
La monnaie iranienne perd de sa valeur depuis 1979. Aujourd’hui, il est à un taux d’échange si bas que le papier et l’encre pour l’imprimer coûtent plus cher que la valeur nominale du billet. Avec un taux d’inflation ahurissant et un chômage galopant, la République islamique dépense ses maigres revenus pour des projets démesurés tels que le nucléaire. Sur ce dossier, Rouhani reste ancré dans la ligne actuelle, qui est le développement des centrales nucléaires à tout prix ; on continuera à faire des essais de missiles à longue portée, on criera à tord et à travers « Mort à L’Amérique », « Mort à Israël » et d’autres idioties qui, ironiquement détruisent davantage l’Iran que ses ennemis réels ou imaginaires. La République islamique survit grâce au poids de son inertie et la médiocrité de ses détracteurs et opposants.

En supposant l’avènement d’une vraie démocratie en Iran, quel serait le plus grand défi à relever ?
La démocratie est un système en soi. Il n’y a pas de vraie démocratie ou de fausse. L’intérêt et la vigilance des citoyens sont sa base. Si les citoyens se laissent aller à leurs petits conforts individualistes, la démocratie s’ankylose, devient myope et se pervertit dans les mains d’une ou plusieurs oligarchies.
L’avènement d’une démocratie en Iran n’est qu’un rêve inaccessible pour l’instant. Avant même de pouvoir imaginer des institutions qui en seraient garantes, il faudrait qu’il y ait suffisamment de citoyens iraniens qui n’aient plus peur, se fassent confiance et créent une ou plusieurs forces crédibles tournées vers l’avenir. Nous n’avons aucune expérience pour dialoguer entre nous en toute liberté et sans violence ; nos pratiques associatives iraniennes ne sont que chimères. Le plus grand défi pour l’Iran et les Iraniens est là.
Si le temps nous rattrape et que la République islamique s’écroule avant que nous n’ayons trouvé un terrain favorable pour une entente nationale, nous allons nous entre-déchirer et les blessures de la violence nous affaibliront davantage. Si, et cela est un grand si, une démocratie se dessine pour l’avenir, nous traverserons des crises, devrons apprendre de nos erreurs pour jongler avec l’économie, l’environnement et l’entente avec les pays de la région et le monde.

Vous semblez cultiver la discrétion. Est-ce lié au sujet du livre ?

Dans le contexte iranien, la discrétion relève du pragmatisme. Au lieu de vouloir à tout prix le nucléaire, il serait préférable de vouloir la liberté qui naît par la démocratie et avoir le courage d’en assumer la responsabilité.

Quels sont vos projets ? D’autres publications sont-elles prévues ?
En 2012, j’ai publié « Carnets d’Iran » sous le titre « Chronicles from Iran » en anglais. En 2013, le site www.pedziran.com a été créé. Pour que le livre soit accessible aux Iraniens, la traduction et l’adaptation fârsi y sont ajoutées petit à petit. Des pages de blog, sous forme de tribune libre, accueillent des réflexions en français, anglais et fârsi. La toile de fond des textes publiés n’est pas l’information au quotidien, mais des considérations sur la durée, le long terme de ce qu’est la démocratie, la liberté de pensée et d’action. Pour éviter le despotisme, il nous faut connaître les conditions qui permettent sa pérennité. Depuis peu, de rares notes et des messages encourageants de lecteurs iraniens arrivent sur le site. Ce n’est encore qu’une goutte d’eau dans le désert.

Entretien réalisé par Pascal Marion le 21 août 2013.

Albertine Ahmadi, Carnets d’Iran, Éditions Mon Village, Sainte-Croix, 2010

Page d’accueil du site Pedziran.

Page d’accueil du site Pedziran.

Un commentaire sur « Albertine Ahmadi et ses « Carnets d’Iran» »

  1. Interview intéressante et pertinente que je viens de découvrir. Merci pour vos questions. La volonté de construire une démocratie remet en question le côté conformiste des Iraniens. J’ai apprécié la phrase « les conjoints occidentaux s’informent et lisent davantage sur l’Iran que leur femme ou mari iranien. » Observation claire que j’ai moi-même notée parmi mon entourage iranien. Même si elle provoque par ses propos francs, Albertine Ahmadi m’a amené à me poser des questions et à essayer de trouver des réponses. J’avais lu le livre avant de faire un séjour de plusieurs mois en Iran. J’ai été impressionné par l’affabilité des Iraniens, mais les choses ne sont pas aussi simples. En effet la peur et l’insécurité les guettent en permanence. Il est difficile d’avoir une discussion ouverte avec un Tehrani sans briser une bonne douzaine de règles de bienséance parfois inconsistantes.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.