La fascinante énigme de l’éclipse chinoise

Jean-Marc Vittori, éditorialiste aux Échos, vient de consacrer un très long article qui passe en revue la longue histoire chinoise depuis Marco Polo, en la mettant en parallèle avec celle du Japon. Il analyse l’évolution économique de ces deux pays et le long déclin de l’Empire du Milieu. On pourra regretter l’absence d’illustrations.

Au XVIIIe siècle, la modeste Angleterre lance la révolution industrielle, alors que le colossal Empire chinois entame son déclin. Notre éditorialiste Jean-Marc Vittori convoque Marco Polo, Adam Smith, Max Weber et Karl Marx pour élucider le mystère. Et expliquer le rattrapage fulgurant de Pékin, à la fin du XXe.

À ma gauche, une île perdue au bout du monde — 6 millions d’habitants, soit la population du Liban. Des guerres ruineuses menées par un souverain contesté, des salaires élevés qui freinent l’activité, des technologies classiques. À ma droite, un immense empire au cœur de son univers — 260 millions d’habitants, bien plus que le Brésil. Des frontières à peu près pacifiées, une administration qui tourne, des impôts contenus, une longue tradition d’innovations… Dans quelques décennies, l’un aura révolutionné l’économie, chamboulé le monde et imposé sa loi à l’autre. Lequel ? Vous avez perdu. Le petit a gagné.

Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle. Au moment crucial où la révolution industrielle s’emballe, où les hommes mécanisent la production d’acier et de textile avec de nouvelles machines et une énergie asservie. C’est là que le Royaume-Uni décolle tandis que la Chine dévisse. À l’époque, pourtant, l’empire asiatique fascine l’Europe. Le fondateur de la science économique, Adam Smith, érige en exemple le modèle chinois fondé sur la prééminence de l’agriculture. Son collègue François Quesnay écrit même 100 pages d’éloge du Despotisme de la Chine – ce qui lui vaut le surnom de « Confucius de l’Europe ». Et c’est vrai que l’empire du Milieu donne alors à rêver. À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo en est revenu ébloui par une richesse inimaginable, des inventions majeures comme les billets de banque, une ville dix fois plus peuplée que sa Venise « en un plan si beau et si magistral que nul n’est moyen de le dire ». Le pays a déjà inventé la boussole, la poudre et l’imprimerie, trio d’inventions qui constitueront plus tard, aux yeux de Karl Marx, l’acte de naissance de l’ère industrielle. En 1500, le revenu par tête est plus élevé en Chine qu’en Angleterre.

Carte de l'Empire Chinois et du Japon, 1833, Conrad Malte-Brun, 1837.

Carte de l’Empire Chinois et du Japon, 1833, Conrad Malte-Brun, 1837.

Mais après le XVIIIe siècle, tout bascule. En 1842, le Royaume-Uni bat militairement la Chine dans la première guerre de l’opium. Le revenu par habitant est alors déjà six fois plus fort chez les Britanniques que chez les Chinois. Ce n’est que le début du « siècle de l’humiliation ». La Chine devient synonyme d’immobilisme, comme l’écrit Charles Dickens : « Des milliers d’années ont passé depuis la construction de la première jonque chinoise, et la dernière jonque à être lancée n’en était point meilleure. » Pour la première fois de son histoire, l’empire louche vers l’ouest. Fin xixe, un intellectuel chinois, Yan Fu, traduit Adam Smith en chinois pour faire « comprendre la source des richesses » occidentales. En 1913 est instauré un éphémère parlement à l’occidentale. En 1980, le revenu par habitant est… trente fois plus élevé en Angleterre qu’en Chine ! Le lointain successeur des empereurs, Deng Xiaoping, se décide alors à lancer le rattrapage du pays qui va se dérouler à un rythme hallucinant, sans précédent dans l’histoire du monde. Le PIB chinois par tête atteint aujourd’hui un tiers du PIB britannique.

Caricature française célèbre des années 1890. Le gâteau, représentant la « Chine », est divisé entre le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Russie et le Japon ; la France étant l'arbitre.

Caricature française célèbre des années 1890. Le gâteau, représentant la « Chine », est divisé entre le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie et le Japon ; la France étant l’arbitre (« Le Petit Journal », 16 janvier 1898).

Que s’est-il joué dans ce demi-millénaire entre la petite Angleterre et l’immense Chine ? Pourquoi l’une a-t-elle mené la première révolution industrielle, tandis que l’autre est passée à côté ? C’est l’énigme de la « grande divergence », la plus importante de toute l’histoire économique. À vrai dire, le xxe siècle n’est pas au cœur de l’énigme. À cette époque, le contraste entre les deux pays est violent. Le Royaume-Uni a des institutions politiques stables, des marchés plutôt efficaces (travail, capital, marchandises…), des industries dynamiques, des banques puissantes. S’il traverse des épreuves (guerres mondiales, perte d’hégémonie mondiale au profit des États-Unis, crise financière majeure, marasme des années 70 qui l’amènent à solliciter le FMI), son économie connaît une croissance soutenue et une impressionnante capacité de rebond. Les Britanniques sont solidement inscrits dans la modernité économique, contrairement aux Chinois. Après l’abdication, en 1912, du dernier empereur, le petit Puyi âgé de 6 ans, ils ont été secoués comme jamais depuis le premier millénaire après Jésus-Christ. Affrontements entre seigneurs de la guerre, invasion japonaise, prise du pouvoir par Mao, collectivisation des usines et des terres, « grand bond en avant » entraînant une famine qui tuera des dizaines de millions d’hommes et de femmes, purge des intellectuels, Révolution culturelle… L’industrialisation à marche forcée échoue. L’économie végète, et avec elle le pays le plus peuplé au monde.

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